Publié le 10 juin 2020 Mis à jour le 11 juin 2020

Inutile, envahissante, toxique. À l’époque, les qualificatifs de l’ivraie ne sont pas très glorieux. Pourtant, ce n’est pas uniquement à la plante qu’il faut reprocher l’origine de cette mauvaise réputation mais aussi au champignon qui l’accompagne.


Théophraste pensait que l’ivraie était le résultat d’une métamorphose malheureuse du blé ou de l’orge. Récoltée par inadvertance en même temps que le blé, elle se retrouvait régulièrement dans le pain et provoquait des vertiges, une perte d’équilibre et des tremblements, donnant l’impression que la personne était ivre, d’où son autre nom d’« herbe d’ivrogne ». Quasiment inoffensive à petite dose chez l’Homme, elle est bien plus toxique pour beaucoup d’animaux, chez qui elle provoque des états graves voire mortels. Mais ces symptômes ne viennent pas de la plante en elle-même : les graines de l’ivraie enivrante sont souvent infestées d'un champignon parasite du genre Neotyphodium, qui contient des alcaloïdes, notamment la témuline. Cette substance aux propriétés narcotiques plonge dans un état proche du sommeil et provoque des vertiges.
 

Ivraie enivrante (Lolium temulentum)
Ivraie enivrante (Lolium temulentum)


Un pain au goût amer

L’ivraie a la fâcheuse réputation de gâcher les récoltes de blé. Et pour cause, il s’agit d’une plante messicole qui vit au rythme des cultures, mais sans y avoir été semée, ce qui la classe dans le groupe des adventices, couramment appelées « mauvaises herbes ». Même cycle biologique, même apparence, même taille de grain, il n’est pas facile de distinguer l’ivraie du blé avant qu’elle ne soit arrivée à maturité. Pourtant, c’est bien l’Homme qui, par l’agriculture et particulièrement le tri des graines en fonction de leur taille, a constitué une pression de sélection conduisant l’ivraie à ressembler de plus en plus au blé. Ainsi, l’ivraie des champs de blé donna Lolium temulentum aux grains de grande taille, comme ceux du blé, et l’ivraie des champs de lin donna Lolium linicolum, aux grains plus petits, semblables à ceux du lin. Ainsi, l’expression « séparer le bon grain de l’ivraie », fait référence à la parabole de l’ivraie, un passage de la Bible où une main malveillante a semé dans les champs de blé des grains d’ivraie, obligeant les Hommes à trier leurs récoltes. Cette référence biblique valut à l’ivraie d’être associée au Mal, en opposition au blé, le « bon grain ». On retrouve cette idée de séparation dans un de ses (nombreux) autres noms vernaculaires, zizanie, qui vient du grec zizanion qui signifie « diviser ». Celui-ci montre bien le trouble qu’apporte cette plante lorsqu’elle s’invite – ou est semée par un voisin malveillant – dans les champs. Ainsi, « semer la zizanie », c’est bien jeter le trouble au sens figuré.
 

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Une association précieuse

Cependant, l’ivraie ne fait pas que diviser, au contraire : si le champignon qui l’accompagne est toxique pour les Hommes, il ne l’est pas pour l’ivraie elle-même. En effet, celle-ci apporte au champignon des nutriments qu’il ne peut pas se procurer, en échange de quoi le champignon, par sa toxicité, protège la plante des herbivores : il s’agit d’une interaction mutualiste, où chacun des partenaires trouve son compte. Il est à ne pas confondre avec le champignon qui produit le fameux « ergot du seigle », connu au Moyen- Âge pour provoquer des intoxications alimentaires par l’ingestion de pain au seigle.


La bière des dieux

Bien qu’en Europe l’ivraie a souvent eu une mauvaise réputation, les Égyptiens semblaient avoir un avis plus nuancé. En effet, des graines de la plante accompagnées du champignon furent retrouvées dans les tombeaux égyptiens de la Ve dynastie (2 500 à 2 300 ans avant J.-C.). À cette époque, elles étaient souvent mélangées à la bière pour permettre d’entrer en contact avec des divinités. La plante rentrerait aussi dans la composition d’une potion hypnotique et anesthésiante dans un traité de magie hispano-arabe nommé Picatrix au XIe siècle et a certainement servi aux sorcières du Moyen-Âge. Ses propriétés antiseptiques et anti-inflammatoires en usage externe ont aussi été utilisées par le médecin et botaniste grec Dioscoride. Elle permettait par exemple de calmer la douleur sur des articulations gonflées. Pas si inutile, donc.

Aujourd’hui, l’ivraie enivrante en a fini de faire tourner les têtes :  la mécanisation de l’agriculture l’a fait quasiment disparaître des cultures, notamment grâce aux méthodes de tri du grain et aux herbicides sélectifs, elle est d’ailleurs proche de l’extinction.

 

En savoir plus : Neotyphodium

Les champignons du genre Neotyphodium sont des parasites de certaines céréales. Ils infectent toutes les plantes de la famille des Poacées dont l’ivraie. Son qualificatif d’enivrante lui vient d’ailleurs de l’effet qu’elle produit sur le bétail qui, lorsqu’il ingère de l’ivraie où ce champignon est présent, manifeste des symptômes d’ivresse. L’intoxication peut s’avérer beaucoup plus grave s’il n’est pas pris de dispositions pour changer le bétail de pâturage, allant jusqu’à la perte de fertilité et la gangrène des extrémités (sabots et queue).

Les symptômes sont dus aux alcaloïdes toxiques synthétisés par le champignon (témuline, loline). En revanche, ces alcaloïdes présentent un avantage pour les plantes qu’ils infectent car ils sont également toxiques pour les insectes et offrent donc une protection contre les ravageurs.

D’autres champignons parasites des céréales sont aussi capables de synthétiser des alcaloïdes toxiques, tel que l’acide lysergique (qui a donné naissance au LSD). C’est le cas de l’ergot du seigle. Il est responsable de l’ergotisme, une maladie caractérisée par des hallucinations, une vasoconstriction ainsi qu’une perte de sensibilité dans les extrémités du corps. Cette maladie était appelée « Mal des ardents » ou « Feu de Saint Antoine » au Moyen-Âge, en référence au saint patron des ergotiques et à la croyance selon laquelle la maladie « brûlerait de l’intérieur » ceux qui en étaient atteints. Bien que l’ergotisme ait fait des ravages jusqu’au XVIIe siècle, il fut utilisé par les sages-femmes lors des accouchements.
De nos jours, l’ergotisme a quasiment disparu grâce aux techniques de nettoyage des grains, mais des dérivés de l’ergot du seigle sont toujours utilisés pour traiter les migraines persistantes.




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Crédits images :

Image 1 : Jardin Botanique Henri Gaussen © SCECCP, UT3

Image 2 : Satan semant l’ivraie, Gravure de Félicien Rops, 1867 / Public domain